Le 05/02/2026 à 12:23:48
Bien avant de l’acheter, je savais que cet album me plairait. Déjà, quiconque a lu « René.e aux bois dormant » sait qu’Elene Usdin est une autrice exceptionnelle. Ensuite deux filles dans un road trip aux USA, c’est forcément bien. Le format enfin, bien épais et presque à l’italienne, en fait un bel objet. Mais à part ça, « Detroit Roma » c’est quoi ? Difficile à dire. C’est plein de belles choses à la fois. Elene Usdin et Boni ont usé d’une grande liberté formelle pour explorer la mémoire familiale de leurs personnages. Raconté à la première personne, le récit s’attarde sur les non-dits, l’atavisme, le parcours cabossé des uns et des autres, dans une Amérique dysfonctionnelle et délabrée. Le rythme est souvent lent. Le temps est compté, mesuré, peut-être pour laisser doucement les souvenirs se reconstituer, les plaies cicatriser. La chronologie des évènements elle-même n’est pas toujours linéaire, comme des impressions plus ou moins floues qui se superposeraient, se confondraient. L’escapade de Becki et Summer, qui cherchent à suivre la trace de leur passé dans leur belle bagnole à la Thelma et Louise, est aussi un voyage intérieur. Pour comprendre, renouer le fil, se réconcilier avec la vie, savoir qui elles sont. Une quête de soi, intimiste, pudique, imprégnée de références culturelles et de cinéma, mais aussi et surtout de sensibilité et d’émotion. On ne peut que saluer la maitrise graphique de l’autrice. Par son dessin aux techniques multiples, elle arrive à signifier beaucoup. Le choix des couleurs, les croquis que l’on devine avoir été faits directement sur place dans un carnet de route, les pleines pages panoramiques… tout cela parvient à dire autant les silences que les blessures, ou la joie simple d’être là. Car malgré des thématiques parfois difficiles, il n’y a jamais de pathos. Les sentiments tourbillonnent constamment, sans filtre et un peu écorchés. Ils passent. Comme si la vie était un film de drive-in. Sous des allures expérimentales, « Detroit Roma » est un grand roman graphique.Le 15/11/2025 à 18:21:46
Detroit Roma ne déçoit pas. Elene Usdin, avec Boni, signe un roman graphique ample où deux filles aux mêmes yeux gris, lestées par des mères compliquées, fuient Detroit — ville en déclin, minée par la corruption — pour une odyssée vers Rome (Georgia). Dans cette obscurité, on rêve en cinéma : la mère se recluse au grenier, à la manière de la diva de Sunset Boulevard ; l’une des filles ravive le souvenir maternel par un montage de ses films fétiches ; l’autre insère des scènes de films peintes dans son propre témoignage. Repères nets, Sunset Boulevard et 8½ ne sont pas des clins d’œil : ils balisent le récit et en donnent l’ossature. Graphiquement, Usdin orchestre un amalgame de styles (bic, aquarelle, gouache) toujours au service du récit. Image-totem, la tigresse qui allaite deux enfants renverse la louve de Romulus et Remus et fait de Detroit Tigers / Motor City un mythe d’origine détourné. Une lecture dense, sensible et habitée.BDGest 2014 - Tous droits réservés