Info édition : Paru à l’origine chez Delcourt dans une édition introuvable depuis de nombreuses années, ce récit ressort dans une version remaniée et enrichie d’une trentaine de planches supplémentaires
Résumé: Traquée par un essaim de vers spaghettis rosâtres, une créature se lance dans une fuite effrénée à travers l’espace-temps à bord d’une soucoupe volante. Elle échoue sur une planète régie par une société dystopique, dominée par deux géants de l’industrie alimentaire aux logos kawaï. Lorsqu’une des deux firmes décide de s’approprier la technologie de l’alien pour prendre l’avantage sur sa concurrente, la guerre commerciale entre elles se mue en carnage. Un employé rêveur et un robot sensible se retrouvent alors instrumentalisés, chacun dans son camp, pour mener des opérations terroristes. Pendant ce temps, la menace des vers spaghettis plane sur la ville… Ça va être une longue journée.
Avec cette bande dessinée sans paroles à l’esthétique rétro-futuriste, Lucas Varela dépeint un monde où l’État, l’industrie et les médias ont fusionné pour contrôler les citoyens-consommateurs gavés de malbouffe et de contenus ineptes. Il met également en scène un récit trépidant teinté de burlesque et d’humour noir.
Ses personnages rappellent ceux du cinéma muet, aspirés, malmenés et jetés dans l’action à leur corps défendant.
L
e vaisseau d’un voyageur interstellaire s’écrase sur une planète dominée par de puissantes entreprises rivales. Employés interchangeables, robots utilitaires et forces de sécurité sont les acteurs de ce monde dystopique où l’économie triomphe de tout. La vie et le travail y sont d’ailleurs rodés au quart de tour. Par sa simple présence, le protagoniste provoque une succession de catastrophes aussi burlesques que fâcheuses.
Cette réédition du Jour le plus long du futur, publié en format poche dans la collection Shampoing en 2015, se distingue par un gabarit nettement plus généreux. Les illustrations respirent davantage et le bédéphile est mieux à même d’apprécier la facture graphique. L’album est du reste bonifié d’une quarantaine de planches, lesquelles prolongent le récit, sans en modifier l’essence.
Le scénario est dépourvu de texte, mis à part quelques titres de chapitre et, surtout, une note figurant au dos d’une carte postale : « Bienvenue à Paradiso. Le soleil est là ! », avec au recto la photo d’une jeune femme se prélassant sur la plage. Cette promesse de soleil contraste brutalement avec l’univers industriel ambiant. L’absence de dialogues met en relief la violence des rapports sociaux, l’absurdité du monde du travail et la fragilité des gens.
Le déroulement de l’intrigue s’appuie sur le surdécoupage de certaines séquences ; là où un mot suffit, il faut parfois quelques images pour exprimer une idée. Le lecteur doit donc rester attentif pour prendre connaissance des événements, les interpréter et établir les liens entre eux.
La narration, en forme d’allégorie, constitue une mise en garde contre une société tyrannisée par les industriels. Dans ce système dystopique, les individus n’ont qu’une fonction : produire.
L’artiste développe sa propre grammaire visuelle dans ce projet où son trait, simple et expressif, transforme le silence en moteur narratif. Affichant des airs stoïques, les personnages rappellent ceux de James ; leur jeu pourrait également évoquer celui de Buster Keaton, cet acteur de cinéma muet reconnu pour maintenir une distance émotionnelle avec les événements. La colorisation repose en grande partie sur le bleu. Çà et là l’espoir s’incarne dans des cases jaunes ou orange (particulièrement celles de la carte postale). Les rares couleurs chaudes fonctionnent moins comme une promesse de félicité que comme une illusion fugace.
Dix ans plus tard, ce projet signé Lucas Varela fait toujours figure d’ovni narratif ; bien que le propos se révèle trivial, la lecture demeure exigeante.