La statue de Gilgamesh
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ruk, Mésopotamie, -2000 av. J.-C, mardi après-midi. Conseillé par ses prêtres, Gilgamesh a décidé de faire construire une statue immense de lui-même. Ce monument devrait lui donner la vie éternelle, selon les oracles. Afin de réaliser ce projet fou, il fait trimer son peuple et surexploite les ressources de son pays. Arrivé récemment en ville, Anzi est ébahi par l'énergie de la cité. Poète moderniste, analphabète et sans le sou, il est obligé de devenir esclave et de se joindre à la gigantesque entreprise. Avec de la chance, il pourra être chef et gagner suffisamment d’argent pour composer des vers et se marier avec la belle Gim. Encordé à Siskur, une guerrière révolutionnaire, il va rapidement réaliser que son plan n’est pas sans défaut…
Blaise Guinin et Louis Pelosse sont remontés très très loin dans l’Histoire des histoires pour imaginer La statue de Gilgamesh. Entre relecture du mythe et récit choral, l’album puise allégrement dans le légendaire premier roman écrit et prouve, sans aucune ambiguïté, que "plus ça change, plus c’est pareil". Outre des considérations sur les dérives administratives, l’arrivée de nouvelles idées (graver dans l’argile de la fiction plutôt que des contrats, voilà qui est saugrenu) et la titrisation du capital humain, il y est surtout question d’amour, romantique, impossible et contrarié, cela va sans dire. Au milieu de ce flot narratif aussi puissant que celui de l’Euphrate, une poignée de personnages tente de donner du sens à leur vie, voire d’empêcher qu’elle arrive à son terme pour Gilgamesh. Oui, bien avant le Graal, la quête de l’immortalité était déjà d’actualité. D’ailleurs, d’autres éléments mystiques repris par diverses religions subséquentes sont également au programme.
Revenons à nos héros. Avant tout, ils s’avèrent être profondément humains, dans leurs désirs, leurs qualités et leurs défauts. Anzi est un rêveur qui a le malheur de succomber à Siskur (qui préfère les filles), alors qu’il est promis à Gim. Gilgamesh a perdu depuis longtemps Enkidou, son âme sœur, et ne peut plus compter que sur lui-même. Quant à Mananash, la grande prêtresse, elle a beau posséder beaucoup de pouvoir, ça n’est jamais suffisant pour son père. Le patriarche lui reproche continuellement l’absence d’un petit-fils.
Un peu de mélo, pas mal de politique, un soupçon d’Histoire avec un grand H, le tout est emballé par énormément d’humour et de décalages. Même si les racines du scénario remontent à l’aube de l’Humanité, les fondamentaux socio-économiques et dramatiques sont demeurés globalement identiques au fil des siècles. Au niveau individuel : comment vivre en accord avec ses envies et le plus respectueusement des autres ? Au niveau collectif : se développer d’une manière durable, en tenant compte des ressources de l’environnement et des besoins de toutes et tous. Des vieux refrains en quelque sorte. Heureusement, cette fable est racontée sans prêchi-prêcha ou leçon de morale et avec beaucoup d'esprit et de générosité.
Dessins au trait simple, rappelant agréablement celui de Néjib (Stupor mundi, Swan), très jolies couleurs lumineuses et pleines de parfums, La statue de Gilgamesh développe une multitude de sujets d’hier et d’aujourd’hui, ose la bonne humeur et ce qu’il faut de gravité quand la situation l’exige. Un ouvrage très futé et d’une grande richesse à découvrir absolument.
8.0


