La glace part en morceaux

E lle est désormais toute seule dans cet appartement. L’autre n’est plus là ; enfin, c’est temporaire, il est mieux là-bas, au centre. Il va recevoir l’aide dont il a besoin et qu’elle n’arrive plus à lui donner. Qu’il est laid ce logement, trop de souvenirs, des mauvais surtout. Il faudrait déménager, aller voir ailleurs, s’extirper de cette réalité toxique. Non, ça serait trop cruel, un autre abandon. Il y a eu assez de souffrance. Oui, mais elle doit aussi penser à elle lui a répété la dame de l’aide sociale. Ce n’est pas une trahison, c’est de la survie. Un jour après jour, le après arrivera toujours assez vite.

Âpre récit psychologique pur et dur, La glace part en morceaux est le deuxième album de Charlotte Gosselin (Je prends feu trop souvent). Une jeune femme se retrouve seule, son compagnon (ou est-ce une compagne ?) venant d’être hospitalisé dans une unité traitant les addictions. Les derniers mois et semaines ont dû être difficiles, ce nouveau présent va se révéler pas moins éprouvant. L’autrice raconte ce long cheminement du point de vue de la protagoniste principale. L’attachement ou, plutôt, la dépendance qui se crée entre deux individus. Les doutes et les reproches face aux échecs de l’un qui rebondissent sur l’autre. Cette étude de cas s’avère sans concession, autant dans les bons (les échappées en dehors de la ville) que les pires moments (les rechutes). Rarement les états d’âmes et l’usure intérieure auront été aussi bien montrées en bande dessinée.

Dessins au crayon gris sans encrage, traces de gomme, hésitations, repentirs, l’approche radicale de la dessinatrice plonge littéralement le lecteur dans la psyché et l’intimité de l’héroïne. Le découpage et la mise en page totalement ouverte (caméra subjective, focalisation sur des détails, portraits en creux lors des sessions de thérapie de groupe, etc.) cernent toujours de plus près son sujet. L’adéquation entre réalisation graphique et propos est extraordinaire, à en devenir quasi malaisante. Comment font les gens pour passer à travers tant de souffrance et de remords ?

Précis malgré sa fragilité et ses maladresses, touchant par sa vérité et son honnêteté, La glace part en morceaux n’est pas un livre feel good, loin de là. Il s’agit d’une lecture cri du cœur qui prend aux tripes, un concentré de ressenti et d’émotions brutes.

Moyenne des chroniqueurs
7.5